Guide · Histoire de Riga

La Maison du Coin à Riga : ancien quartier général du KGB et Musée de l'occupation de la Lettonie

Dans une rue animée du centre de Riga se dresse un immeuble d'habitation d'apparence ordinaire. Pendant une grande partie du vingtième siècle, ce fut l'adresse la plus redoutée de Lettonie : le quartier général de la police secrète soviétique, d'abord le NKVD (le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), puis le KGB (le Comité pour la sécurité de l'État). Voici l'histoire de la Maison du Coin, de ce qui s'est passé entre ses murs, et des raisons pour lesquelles elle vaut la lourde heure que prend sa visite. L'histoire de cette maison est aussi l'histoire de l'occupation de la Lettonie. Un mot avant de lire : ce guide décrit l'emprisonnement, la torture, l'exécution et la déportation.

Une maison ordinaire dans une rue animée

La Maison du Coin se dresse au Brīvības iela 61, à l'angle de Stabu iela, sur l'une des longues et grandes artères animées qui partent du centre de Riga vers le nord-est. La rue a changé de nom bien des fois au fil des années : de la rue Alexandre à la rue de la Liberté, puis la rue Lénine sous les Soviétiques, et aujourd'hui c'est de nouveau Brīvības iela, la rue de la Liberté. L'architecte letton Aleksandrs Vanags conçut le bâtiment, construit entre 1910 et 1912 dans un élégant style Art nouveau, six étages et environ 8 500 mètres carrés autour d'une grande cour intérieure. Pendant ses premières décennies, ce fut une adresse ordinaire et tout à fait respectable : des appartements, une pharmacie, une librairie, des épiceries, une école de musique, une bibliothèque. Durant les années de la première république lettone, l'État s'en servit aussi, entre autres le ministère de l'Intérieur au cours des années 1920 et 1930.

Les Lettons l'appellent simplement la Stūra māja, la maison du coin. Ce surnom tout simple devint un euphémisme pour quelque chose que tout le monde comprenait et que personne ne voulait nommer. C'est ce qui rend ce lieu si troublant : une maison comme les autres, dans une rue pleine de vie, transformée en centre d'une machine conçue pour intimider les propres citoyens d'une nation.

Le couloir voûté à l'intérieur de la Maison du Coin.

Trois occupations en cinq ans

Pour suivre ce qui s'est passé ici, il est utile de garder la chronologie en tête. En l'espace de cinq ans, la Lettonie, indépendante depuis 1918, fut occupée trois fois. En juin 1940, l'Union soviétique entra et annexa le pays. En juillet 1941, l'Allemagne nazie chassa les Soviétiques et occupa la Lettonie à son tour, jusqu'en 1944. Puis l'Armée rouge revint sous Staline, et la seconde occupation soviétique dura jusqu'au rétablissement définitif de l'indépendance en 1991.

Le régime soviétique comme le régime nazi furent brutaux pour la Lettonie, chacun à sa manière. Cette maison, elle, raconte la part soviétique de l'histoire : elle fut le quartier général de la police secrète soviétique durant la première occupation puis, pendant près d'un demi-siècle, durant la seconde.

1940 à 1941 : la première occupation soviétique

En juin 1940, l'Union soviétique occupa la Lettonie. En quelques semaines, le NKVD, la police secrète soviétique que les Lettons appelaient la Cheka et qui devint plus tard le KGB, prit possession de la Maison du Coin. Des étages d'appartements devinrent des bureaux, et quarante-quatre cellules y furent aménagées, dont dix dans la cave. Elles étaient souvent surpeuplées.

Cette première année est restée dans la mémoire lettone comme le Baigais gads, l'Année de la terreur. Durant cette période, plus de 35 000 personnes en Lettonie furent arrêtées, fusillées ou déportées.

Comment fonctionnait l'appareil

Le bâtiment était conçu pour le contrôle. Les prisonniers étaient amenés par le portail de la cour dans des fourgons fermés, à l'abri des regards de la rue. Un ascenseur spécial, muni d'un compartiment verrouillable, les montait ensuite aux étages ; les escaliers et les fenêtres étaient garnis de grillage pour que personne ne puisse sauter. Les interrogatoires se déroulaient dans une pièce sans fenêtre au rez-de-chaussée : un seul bureau, une matraque posée dessus, et un miroir qui dissimulait une chambre d'observation derrière le mur. Dans le couloir se trouvait une boîte en bois où les gens ordinaires déposaient des dénonciations écrites de leurs voisins et de leurs collègues. La peur n'était pas seulement infligée ici, elle était aussi récoltée ici.

Dans la petite cour subsiste un étroit enclos de promenade, dont le sommet est fermé par des grilles de fer pour que rien ne puisse y être jeté ou en sortir. Les visiteurs l'appellent la cage aux tigres.

La salle d'exécution

Durant cette première année soviétique, des prisonniers furent fusillés à l'intérieur même du bâtiment. Dans la salle d'exécution de la Maison du Coin, la police secrète soviétique tua jusqu'à près de deux cents personnes entre janvier et juin 1941 ; l'historienne Inese Dreimane, qui travaille pour le Musée de l'occupation de la Lettonie, avance le chiffre de 188. Un panneau dans la pièce nomme trente d'entre elles. Lorsque les Allemands arrivèrent en juillet 1941, ils trouvèrent environ 240 douilles et quelque 94 impacts de balles dans la pièce. Ces trous de balles sont toujours dans les boiseries, chacun désormais marqué, et dans un coin il y a une bouche d'écoulement au sol. Dehors, on laissait tourner un camion pour que le bruit de son moteur couvre les coups de feu, puis les corps y étaient chargés et emportés. Après le retour des Soviétiques en 1944, les fusillades n'eurent plus lieu principalement dans la maison, si bien que la salle d'exécution appartient avant tout à cette première année.

La salle d'exécution. Sous le papier peint arraché, les boiseries et leurs impacts de balles marqués.

La déportation du 14 juin 1941

L'Année de la terreur s'acheva par son plus grand crime. Dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, 15 424 personnes furent déportées de Lettonie vers la Sibérie, des familles entières, dont plus de 3 700 enfants de moins de seize ans. La cible était délibérément l'épine dorsale du pays : ses enseignants, ses officiers, ses fonctionnaires et ses professions libérales. Parmi les personnes emmenées cette année-là, environ 40 pour cent, soit quelque 6 000 personnes, moururent en exil, pendant le trajet ou par exécution.

1941 à 1944 : l'occupation nazie

En juillet 1941, les forces allemandes chassèrent les Soviétiques et occupèrent la Lettonie. En entrant dans la Maison du Coin, elles trouvèrent les corps des prisonniers que les Soviétiques en retraite avaient fusillés, et se servirent de cette découverte à des fins de propagande. L'administration autonome lettone désignée par les nazis et un groupe de jeunesse collaborationniste occupèrent des salles du bâtiment.

L'occupation allemande fut une catastrophe à part entière pour la Lettonie, même si ses pires crimes n'eurent pas lieu dans cette maison. En quelques mois, presque toute la communauté juive de Lettonie fut assassinée, environ 70 000 personnes. Dans la forêt de Rumbula, aux portes de Riga, quelque 25 000 Juifs furent fusillés en deux jours à la fin de 1941, l'un des plus grands massacres isolés de la Shoah avant les camps de la mort. Des unités allemandes le menèrent, aidées par des collaborateurs locaux. Nous le nommons ici pour que cette période ne soit pas passée sous silence : ce furent deux occupations totalitaires, non pas un bourreau et un sauveur. Ce que la Maison du Coin elle-même conserve, dans ses cellules et sa salle d'exécution, c'est la trace de la terreur soviétique qui vint avant et après.

1944 à 1953 : les années Staline

Quand l'Armée rouge revint en 1944, la Maison du Coin retrouva son rôle de quartier général du service de sécurité de l'État, le KGB à partir de 1954, et le resta jusqu'en 1991. Les interrogatoires et les emprisonnements se poursuivirent, et les cellules étaient désormais souvent entassées de vingt à vingt-cinq personnes. L'objectif se déplaça vers l'écrasement de la résistance armée : entre 1945 et 1953 seulement, environ 72 850 personnes furent arrêtées en Lettonie.

Les fusillades n'eurent plus lieu dans la Maison du Coin. Après 1941, les condamnations à mort furent exécutées à la prison centrale de Riga, et l'on ne sait pas s'il y eut encore des exécutions dans la salle d'exécution du bâtiment après 1944. Combien de personnes furent fusillées à travers la Lettonie durant ces années ne peut qu'être estimé ; pour la période de 1945 à 1953, les estimations avancent environ 2 300 à 2 500 condamnations à mort exécutées. Que ce ne fût pas davantage tenait aussi à une raison sobre : l'Union soviétique abolit entièrement la peine de mort de 1947 à 1950, la remplaçant par vingt-cinq ans dans les camps.

Dans les campagnes, des partisans armés connus sous le nom de Frères de la forêt combattirent encore pendant des années. Depuis cette maison, le quartier général letton du service, étaient dirigés les interrogatoires des partisans présumés et le recours à des informateurs contre eux, jusqu'à ce que les derniers groupes soient écrasés au milieu des années 1950.

La résistance fut brisée avant tout en un seul jour. Le 25 mars 1949, lors de l'opération Priboi, plus de 42 000 personnes furent déportées de Lettonie dans des wagons à bestiaux, pour la plupart des familles paysannes qui refusaient de céder leurs terres aux fermes collectives, ainsi que toute personne soupçonnée d'aider la résistance. Plus de 5 000 moururent en exil. Cette plus vaste des déportations de masse fut menée par l'appareil de sécurité de l'État soviétique, dont le quartier général letton était cette maison.

1953 à 1991 : la longue veille

Après la mort de Staline en 1953, le pire de la terreur s'atténua, mais la maison resta ce qu'elle était ; la violence physique céda de plus en plus la place à la pression psychologique. Les déportés ne purent commencer à revenir qu'à partir de 1956. L'ancienne salle d'exécution fut transformée, et, dans l'un des détails les plus glaçants de toute la maison, elle devint plus tard un kiosque où le personnel pouvait acheter des cigarettes.

Ce qui demeura, c'était la surveillance. La dénonciation resta partie intégrante du système, la boîte en bois du couloir un outil du quotidien. Depuis cette adresse, le KGB surveilla le pays jusqu'au rétablissement de l'indépendance en 1991.

L'ampleur en chiffres

Les chiffres de ces années proviennent de sources différentes et comptent des choses différentes, si bien qu'ils ne peuvent pas être comparés directement. En tant qu'ordres de grandeur, cependant, ils montrent l'ampleur.

  • 14 juin 1941 : 15 424 personnes déportées de Lettonie en une seule journée, dont environ 40 pour cent moururent.
  • 25 mars 1949, opération Priboi : plus de 42 000 personnes déportées, plus de 5 000 moururent en exil.
  • Au total, environ 60 000 personnes furent déportées de Lettonie durant l'occupation soviétique ; entre 1945 et 1953 seulement, il y eut quelque 72 850 arrestations.
  • Dans la Maison du Coin elle-même, jusqu'à près de deux cents personnes furent fusillées en 1941 (recherches du musée : 188) ; trente d'entre elles sont nommées sur un panneau dans la pièce.

Selon la Plateforme de la mémoire et de la conscience européennes, plus de 200 000 personnes en Lettonie souffrirent de la répression communiste sur l'ensemble de l'occupation, et plus de 260 000 fuirent le pays. Au cours des deux occupations, la soviétique et la nazie, la Lettonie perdit à peu près un tiers de sa population par la mort et la fuite, selon diverses estimations.

Les personnes derrière les chiffres

Bon nombre des totaux de ces années ne sont que des estimations. Mais certains chiffres sont exacts, et ce sont ceux qui restent gravés en toi : les 15 424 d'une seule nuit de juin, les près de deux cents personnes fusillées dans ce bâtiment. Il est utile de s'accrocher aussi aux individus. Le poète letton Knuts Skujenieks fut détenu ici, accusé d'activité « antisoviétique ». Lorsqu'il revint dans le bâtiment bien des années plus tard, il demanda une seule chose toute simple : voir la cellule où on l'avait gardé.

La guide du musée Aija Abens dit que les visiteurs se taisent souvent, et que certains fondent en larmes, parce qu'eux, ou leurs parents, ou leurs grands-parents, sont passés par ces pièces. Après une visite de la cantine du KGB, un visiteur dit seulement : oui, mais la nourriture était bonne. Des phrases comme celle-là montrent à quel point cette histoire est encore proche pour beaucoup de familles. En Lettonie, ce n'est pas une histoire lointaine ; c'est une ou deux générations en arrière, dans presque chaque famille.

Visiter la Maison du Coin aujourd'hui

La maison resta vide après la dissolution du KGB en 1991, et la police lettone l'utilisa jusqu'en 2008. En 2014, alors que Riga était Capitale européenne de la culture, elle ouvrit enfin au public, et depuis 2015 le Musée de l'occupation de la Lettonie y tient une exposition sur l'histoire du KGB en Lettonie.

L'exposition du rez-de-chaussée est gratuite. Pour voir les cellules, la cage aux tigres et la salle d'exécution, tu te joins à une visite guidée d'environ une heure, qu'il faut réserver à l'avance car les places partent vite. Les enfants de moins de 12 ans ne sont pas admis aux visites. Du côté de Stabu iela du bâtiment, un mémorial appelé « Le Seuil noir », une porte d'acier entrouverte de l'artiste Glebs Pantelejevs, honore la mémoire des victimes du KGB depuis 2003.

La Maison du Coin se trouve en plein centre, à quelques pas de la vieille ville et de nos propres résidences, si bien qu'elle s'intègre facilement à une journée en ville. C'est une lourde heure, mais nous pensons que c'est l'une des choses les plus importantes que tu puisses faire à Riga.

L'exposition du musée sur l'histoire du KGB en Lettonie, dans l'ancienne Maison du Coin.
Panneaux d'exposition sur l'occupation soviétique et la résistance.

Pourquoi nous y emmenons nos hôtes

Nous emmenons presque toujours les personnes qui séjournent chez nous, ou qui voyagent à Riga avec nous, à la Maison du Coin. Non parce que c'est agréable, mais parce qu'on comprend mieux la Lettonie, et ce coin de l'Europe, à travers ce lieu.

Trois choses restent gravées en toi. D'abord, que la terreur n'était pas du chaos mais de l'administration : des ascenseurs, du grillage, des classeurs, une boîte pour les dénonciations, un camion pour masquer le bruit. Un bâtiment parfaitement ordinaire dans lequel un État traitait ses propres citoyens. Ensuite, que la liberté n'est pas acquise. La Lettonie n'a retrouvé son indépendance qu'en 1991, et debout dans ces cellules on sent combien cela est récent et fragile, surtout dans cette région, surtout aujourd'hui. Et enfin, que derrière chaque chiffre il y a une personne, une famille, une cellule avec un nom gravé dans le mur.

Un mot sur le langage, parce que cela compte. Ceux qui dirigeaient cette maison, c'étaient le régime totalitaire soviétique et sa police de sécurité : la Cheka, le NKVD, le KGB. C'était un système, non une nationalité. La Lettonie souffrit de deux occupations totalitaires durant ces années ; cette maison garde la mémoire de l'occupation soviétique. S'en souvenir avec clarté est tout l'enjeu de garder les portes ouvertes, pour que cela ne se répète jamais.

Visiter la Maison du Coin
Musée
La Maison du Coin (Stūra māja), Musée de l'occupation de la Lettonie
Adresse
Brīvības iela 61, Riga, LV-1010
Site web
okupacijasmuzejs.lv/en/kgb-building
Visites
Les cellules, la cage aux tigres et la salle d'exécution se visitent lors d'une visite guidée (environ une heure) ; réserve à l'avance. Les enfants de moins de 12 ans ne sont pas admis.
Horaires et billets
Les horaires d'ouverture et les créneaux de visite guidée changent au fil de l'année, alors consulte le site web avant de t'y rendre.
Contact
info.kgb@omf.lv · +371 66154276

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